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Sur la liberté d'expression. Encore ?

   « Une banale plainte pour diffamation vaut-elle l’interpellation du directeur d’une publication ? », se demandent les quotidiens ce matin suite à l’interpellation sans ménagement de Vittorio De Filippis, ancien directeur de Libé.

 

   Loin de nous l’idée de donner notre avis sur une affaire en cours. Laissons faire la justice, diantre ! Retranchons-nous simplement derrière le  syndicat de la presse quotidienne nationale qui demande  de « mettre fin à de telles dérives d’intimidation, incompatibles avec la liberté d’expression ». Un SNPN qui déclare : « C’est la première fois qu’un directeur de publication fait l’objet d’une interpellation et d’un mandat d’amener (...) pour un délit de presse de cette nature. » Quant au directeur de l’Huma, il n’hésite pas à parler d’un « mauvais parfum anti-démocratique qui commence à flotter sur le pays de Voltaire ». Le SNJ, syndicat national des journalistes, s’insurge, lui, contre le fait qu’un journaliste « soit traité comme un criminel ». Et le site Rue 89 estime que « la liberté de la presse régresse en France ».

 

   Certes, la liberté fout le camp, cela on le savait déjà, mais ce n’est pas nouveau : il y a plusieurs années que des journalistes sont écoutés ou interpellés. Certes, il est « normal », j’allais dire, pour la police ou la justice, de savoir ce qui se trame dans un cabinet d’avocats, ce qui se passe dans une salle de rédaction, ou ce qui se voit sur un blog. A la limite, se dit-on entre bons français à la baguette sous le bras et le béret vissé sur la tête, tant que ce sont des journalistes, des avocats ou des hommes politiques qui sont visés...

 

   Mais voilà : l’heure est grave. Avant, on avait des espions partout, des manipulateurs, des infiltrés. Aujourd’hui, on n’hésite plus, on agit à visage découvert, on perquisitionne à tout va, on a carte blanche pour jouer aux cow-boys (je sais, je sais, je vois déjà les RG surligner en rouge le terme de « cow-boys » qui ne s’imposait pas ici, excusez-moi, faute avouée est à moitié pardonnée). C’est vrai quoi, on ne supporte plus désormais que des journalistes écrivent ce qu’ils pensent ou ne divulguent pas leurs sources d’information ; mais que voulez-vous, tous ne sont pas des journalistes flics (et « flic », j’ai le droit ? C’est dans le dictionnaire de la langue française que je viens de consulter, faut prendre ses précautions maintenant).

 

    Il y a eu l’affaire des écoutes téléphoniques dont tout le monde se souvient peu ou prou. Il y a eu un tas de journalistes inquiétés pour avoir écrit un mot de trop ici ou là, ou laissé traîné leur crayon une seconde de trop sur des dessins « humoristiques » ou « satiriques ». Puis, à la censure, succéda l’auto censure, ce qui est bien pire encore. On n’osait plus écrire, on n’osait plus rien dire ; on n’osera bientôt même plus penser. Heureusement qu’il y a toujours quelques acharnés pour défendre la liberté de la presse et celle d’expression, pour s’élever contre le flicage systématique. Jusqu’à quand ? Et, plutôt : jusqu’où iront-ils ? «Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites », c’est bien connu...

 

   A la surveillance généralisée s’est ajoutée la collaboration. Excusez du mot, mais c’est ainsi : pendant la guerre, les résistants étaient bien traités de terroristes, selon le côté duquel vous vous trouviez ! Donc, nous voilà désormais surveillés, du saut du lit jusqu’au crépuscule. Et encore. Partout en général et de toutes parts en particulier ! Sur le Net, on a beau jeu de nous parler des mauvais traitements que nous inflige Google depuis peu, on oublie que depuis quelques années déjà, certains hébergeurs surveillent de près leurs blogueurs  qui indiquent qu’ils alertent les autorités « dans les cas graves » (un exemple et un seul : la station Skyrock – Le Monde du 13 novembre 2005. Ici aussi, je cite mes sources, des fois que).  

 

   Parfois c’est légal ; parfois c’est illégal. Combien de milliers de personnes sont suivies à la trace ? Et tout ça pour quoi : pour surveiller des affaires d’espionnage ? Pour des faits de terrorisme ? D’atteinte à la sûreté de l’Etat ? Laissez-moi rigoler. En pourcentage, ça fait vraiment beaucoup de monde soupçonné pour un très petit nombre  qui le mérite, non ?

 

   Edwige, Edwige... C’est qui celle-là déjà. N’ayons pas la mémoire courte : il y a plus de dix ans, la gendarmerie était déjà autorisée à ficher les opinions politiques. Opinions politiques, mais aussi philosophiques ou religieuses, qui pouvaient figurer sur des fichiers (Le Monde, 16 décembre 1995, j’en remets une couche). Le décret aurait été retiré depuis. Le Syndicat de la Magistrature déclarait que « sous couvert de la lutte anti-terroriste, ce décret essaie de faire passer une logique de fichage de toute la population... ».

 

   Eh oui : nous avons la mémoire courte. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut s’endormir et rejoindre le zoo et se fondre parmi les autruches et autres limaces. J’ai déjà cité Jean-Louis Braire, je sais, qui avait écrit un truc du genre :

 

   Gueule, même si tu as parfois l’impression de crier dans le désert ; sinon, tu bêleras tout le restant de ta vie. » C’est à peu près ça. Mais vous savez, moi, pour ce que j’en dis...

 

 

   Illustration: une couverture signée Paul Reynoird, qui date des années 1980.

 

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