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Alpes (1) -------------------

   Quelque part, en Haute-Savoie. Je marche, depuis deux bonnes heures, sur ce sentier où je respire enfin. J’oublie mes soucis, je redécouvre que j’ai des poumons. Je ne pense à rien, adieu le travail, l’angoisse. L’air est pur, le paysage magnifique, j’ai envie d’aller toujours plus loin, toujours plus haut, je hume l’odeur des sous-bois, des champignons, des feuilles mouillées, de la mousse, de la terre. Ca grimpe fort, ça fait mal aux mollets, et je suis heureux.

 

     Dix heures. Ou onze, qu’importe. Encore un petit effort et je serai à même de contempler la vallée, tout en bas. Un « monticule », et puis un autre… C’est cela : on se croit presque arrivé, et puis une montagne en cache une autre ! Mon cœur bat fort, j’ai perdu l’habitude de grimper. Je suis malade si, une ou deux fois par an, je ne viens pas retrouver ce coin des Alpes que j’ai découvert il y a plus de vingt ans. Parmelan, Colombière, Aravis, Pointe Percée, Mont Lachat, je connais tout par cœur, ou presque. Car on ne connaît jamais la montagne par cœur, c’est si vaste, si beau. M’en lasserai-je un jour ? Peut-être, à force d’y voir naître trop de béton, de constructions, d’hôtels, de remonte-pentes, trop de chemins se transformant en routes goudronnées , trop de fermes en restaurants d’altitude, trop de pâturages en pistes de ski… Alors, je pends mon sac à dos et vais à la rencontre des marmottes et des bouquetins, toujours plus haut. Aujourd’hui, j’ai une nouvelle surprise, à mille huit cents mètres d’altitude et je reste là, écoeuré, tout en haut de cette montagne où je me croyais seul à être arrivé : il y a la trace d’un passage, dégoûtante, attristante, ignoble, contrastant avec l’immense beauté du site. Je stoppe devant deux canettes de coca cola, une boîte de conserve et des papiers gras. Je pensais qu’il n’y avait qu’une race de touristes, qui sont des amoureux de la montagne, de la Nature. C’est vrai qu’il y a des brebis galeuses partout. Que faire : changer le monde ? Qu’est-ce que c’est qu’une canette à 1800 mètres d’altitude ? Un dégoût profond de plus, de l’homme auquel il y a longtemps que je ne mets plus de majuscule, et un dégoût du monde dans lequel nous vivons…

 

     Je me remémore alors le geste qu’eut ma professeur de mathématiques, il y a plus de vingt ans, qui  jeta dans  la salle de classe un papier qu’elle tenait à la main, sur un sol déjà jonché de saletés en tous genres : elle qui aimait la nature, qui nous en parlait souvent, et qui nous faisait plus de cours de morale que de cours de maths, se trouvait tout à coup désemparée, sans recours, devant un tel gâchis, furieuse à la découverte de ces immondices. C’était le geste de quelqu’un qui ne pouvait plus rien faire, qui baissait les bras, et qui voulait dire, ni plus ni moins : un peu plus, un peu moins… La classe, en 1977, était déjà à l’image de notre planète : en souffrance.

 

 

P.S. : malgré ma désespérance, je maintiens que la Haute-Savoie reste un coin magnifique ; en témoignent les quelques photos suivantes parmi ma collection.

 

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