Mes passions, mes photos, mes coups de gueule, mes billets, mes pamphlets, mes nouvelles, ...
« La guerre, c’est des hommes qui se massacrent et qui ne se connaissent pas,
Au profit d’autres hommes qui se connaissent, mais qui ne se massacrent pas. »
La Retirada... Tout le monde en parle cette année, c’est vrai que c’est un anniversaire (1939-2009) mais il me semble qu’on n’en avait jamais parlé nulle part, ou alors ma mémoire flanche. Ou alors je suis un cancre qui n’est pas allé au-delà du baccalauréat.
A l’école, on a appris les guerres napoléoniennes, la guerre de 14-18, un peu celle de 39-45, mais après... Les programmes ont-ils changé, ou bien nous parle t-on toujours autant des Huns et des Autres ?
La Retirada... La guerre civile espagnole, j’en sais le minimum, avec la montée du franquisme, la fuite des républicains, parce que j’ai passé la quarantaine et que ma famille m’en avait un peu parlé ; mais les jeunes, aujourd’hui, qu’en savent-ils ? Qui peut encore nous apporter son témoignage ? C’est un peu comme pour les derniers poilus de la première guerre, si on ne se dépêche pas de trouver quelques rescapés, il faudra se contenter de lire les archives et les livres d’histoire.
J’ai rencontré récemment un vieil homme, vieil espagnol malade qui parlait difficilement le français, qui m’a entretenu, quelques dizaines de minutes, de son voyage à travers la garrigue et les vignes en 1939, « pour pas passer sur les routes où on se faisait choper », et son arrivée ici avec une vie à refaire, à tout reconstruire. Je n’ai pas osé lui poser trop de questions, même si ça me démangeait de savoir, par pudeur peut-être.
Alors j’ai fouillé un peu mes archives et ai retrouvé quelques vieilles cartes postales. Un trésor. Il y a des jours où je me dis que j’ai de la chance d’être conservateur ! Mon grand père écrivait chaque jour à sa femme et à sa fille –ma mère- des choses qui disent à peu près ceci :
* * *
Non daté. - « Me voici de nouveau dans l’engrenage (...) Il fait une chaleur ! Et les moustiques... Je crois qu’un de ces jours il y aura du nouveau, je ne t’en dis pas davantage (...) Pour ma part, je crois que je n’irai pas loin. A demain.»
1er Septembre 1939, Céret. – « Deux mots pour te donner de mes nouvelles (...) Tâche d’être bien sage, ne fais pas inquiéter maman sinon, quand je reviendrai, je te tirerai les oreilles (...) »
7 Octobre 1939, Argelès-sur-Mer. – « Revenant de quitter la garde, je m’empresse de vous donner de mes nouvelles (...) Ici, il fait souvent mauvais temps, de la pluie, du froid (...) Moi qui croyais que je viendrais bientôt en permission, il faut se résigner... »
8 Octobre 1939, Argelès. – « Avant d’aller prendre la garde de nuit, je vous donne de mes nouvelles (...) Aujourd’hui il fait beau mais la nuit dernière, il a tombé de la neige (...)
5 Novembre 1939, Narbonne. – « Hier on nous a changé de domicile, pour le moment il n’y a pas de travail (...) Je suis allé à la gare voir passer le bataillon, il y avait du monde pour voir ça (...) »
6 Novembre 1939, Narbonne. – « Deux mots pour vous dire qu’un de ces jours je viendrai en perm. »
24 Décembre 1939, Narbonne. – « Après dîner, je suis de piquet et je ne peux sortir (...) L’on ne peut parler de rien (...) Je crois que dans la semaine nous aurons une permission de 24 heures (...) »
1er Juin 1940, camp du Larzac.- « Il y a beaucoup d’arrivées et de départs (...) Ca fait trois jours que je n’ai pas eu de tes nouvelles (...) Mes lettres mettent 4 jours pour faire 60 kilomètres (...) »
4 Juillet 1940, La Cavalerie, camp du Larzac. – « Ma petite fille (...) Je suis très content que tu aies réussi au certificat. En arrivant, nous irons acheter ce que l’on t’a promis (...) »
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Et ainsi de suite. On n’a pas beaucoup de détails sur les conditions de (sur)vie des réfugiés espagnols que mon grand père garde. On sait seulement qu’ils sont parqués, derrière des barbelés, dans des conditions d’hygiène déplorables. On appelait ça comment : camps d’internements ? Camps de réfugiés ? Camps de concentration ? Camps de rassemblements ? Camps de rétention ? Les noms ont varié avec les époques.
Je ne connais rien de la Retirada. Mais peut-être en apprendrai-je un peu plus aujourd’hui, quand des hommes politiques vont vouloir récupérer l’événement, aller dénicher quelques survivants pour leur distribuer une médaille, ou aller fouler de leurs chaussures de ville quelque sentier redécouvert à la mémoire de ceux qui y sont morts, avant la photo et l’apéritif convivial de rigueur. Mais il y a peut-être, parmi la meute, des hommes honnêtes, courageux, émus, qui pensent que toutes les guerres militaires ou civiles, tous les conflits, toutes les répressions, se ressemblent et s’assemblent ; que tous les morts, de quelque côté de la frontière qu’ils soient, ne sont que de pauvres innocents victimes de tragédies qui se renouvellent pourtant depuis des lustres et des lustres. Des lustres de rancoeurs, de couteaux dans les plaies jamais refermées, de déchirements ; et je rejoins là Louis Calaferte, puisque j’avais commencé par une citation, finissons-en par une autre :
« L’homme est une belle saloperie ».

Céret: musique d'infanterie espagnole. Eh oui.

Argelès-sur-Mer: la plage du Racou. A l'époque, il n'y avait pas encore de cartes postales des camps, ça viendra plus tard, avec l'Histoire.