Mes passions, mes photos, mes coups de gueule, mes billets, mes pamphlets, mes nouvelles, ...
Mai 68
vu par un vieux croûton
Ah, que c’est facile de réécrire l’histoire. Les grandes guerres, les révolutions, et mai 68.
Mai 68, évidemment, il faut en parler, puisque tout le monde en parle. Allez faire un tour dans les rayons des librairies ! Ils en ont tous fait un livre : ceux qui savent comme ceux qui ne savent rien ; ceux qui ont vécu le mois de mai comme ceux qui étaient encore dans les jupes de leur mère ; ceux qui n’ont pas suivi le mouvement à l’époque mais qui ont profité de la situation, etc.
Ah, que c’est facile de dire aujourd’hui que ça n’a servi à rien. Ou que nous avons échappé de peu à la guerre civile. Ou que nous avons comme une nostalgie de la chose, et que nous aimerions tant que ça se reproduise. Mais ça ne se reproduira pas, n’ayez crainte. Et ils y vont de leur plus belle plume, de leur plus belle couverture, de leurs plus belles phrases. Ils ont retrouvé les acteurs du film, ils ont même retrouvé le pavé qu’ils ont lancé. Il y a ceux qui espèrent encore, et ceux qui sont désabusés par tout ce bruit. Il y a ceux qui se souviennent ou croient se souvenir, et ceux qui ont tellement vieilli qu’ils ne se souviennent plus de rien, mais qui persistent à témoigner dans des émissions télévisées.
Ah oui, on va encore vendre du papier, ça c’est sûr. On va collectionner les Paris Match, même si les archives commencent à se faire lourdes. Les photos en couleur ou en noir et blanc, des barrières qui volent, des voitures qui brûlent, des face à face entre CRS et manifestants, tous ça, tout ça. Et on va faire parler les héros. S’il en reste. Mais comme il faut en trouver, s’il n’en reste pas, on fera semblant. « Existe-t-il seulement des héros qui le demeurent, qui ne dégénèrent pas en potiches, en comptables, ou, pire, en tricheurs enrichis ? » se demandaient déjà Hervé Hamon et Patrick Rotman il y a plus de vingt ans (« Les années de rêve »). Il y a eu les vingt ans, les trente, les quarante. Pour les cinquante, j’ai bien peur qu’on fasse comme pour le dernier poilu.
Voulez-vous que je vous dise, sincèrement : pourquoi voulez-vous commémorer une révolution qui reste à faire ? Ca, c’est mon avis, tout subjectif évidemment.
«- Et toi, Marco, qu’es-tu devenu ?
- Moi ? Je n’ai pas bougé. Ca se fera, mais quand ?... »
Et encore :
« Les gens, quand ils rentrent chez eux, ils sont fatigués, ils veulent se divertir, pas réfléchir ! »
Et puis :
« Les copains du boulot me disent : Marco, t’es contre tout ! L’armée, le fric, la télé... Alors, qu’est-ce que tu aimes ? Mais moi, j’ai tenu, j’ai tenu... Je n’ai pas changé d’un iota, je suis resté avec mes idées. » (Collectif : « Mai 68 par eux-mêmes », 1989).
Ce Marco, ce pourrait être moi. Du genre courageux mais pas téméraire, à me planquer derrière un clavier. A part que je n’ai pas vécu mai 68. Enfin, si, mais j’étais trop petit. Trop petit pour comprendre. Il y avait juste mes parents, le soir devant leur poste de radio (on n’avait pas la télé à la maison), qui tendaient l’oreille, qui disaient : « C’est grave, ça va péter ». Et il y avait les défilés dans la rue, devant chez moi, des élèves qui tapaient sur des casseroles et qui scandaient : « A bas les lentilles, à bas les lentilles ! », et cette même inscription, à la peinture noire, sur le mur du lycée, à cent mètres de chez moi. Et quoi, comme souvenirs encore : le fait que ma maîtresse d’alors avait refusé d’abandonner sa classe parce que « les petits, ça compte plus que tout les reste ». C’est grâce à elle que nous avons obtenu les bases éducatives, grâce à elle que je ne fais presque pas de fautes d’orthographe, grâce à elle que j’ai le minimum de ce que tout être humain doit avoir pour penser, sûrement : merci madame ! Ah, au fait, elle préférait faire la classe à ses élèves mais, en bonne militante politique et syndicale, elle avait refusé son salaire en solidarité avec ses collègues. Des gens comme ça pourraient témoigner, s’ils n’étaient pas décédés.
L’une des caractéristiques des « événements de mai 68 » aura au moins été l’extraordinaire liberté d’expression, qui aura peu duré, mais qui aura permis de faire tant de découvertes, de faire naître l’espoir, ce qui n’est pas la moindre des choses. Il en est resté d’innombrables graffiti, une pléthore de citations, qu’on serait bien en peine de choisir. Allons-y quand même :
Il est interdit d’interdire.
La nature n’a fait ni serviteurs ni maîtres ; je ne veux donner ni recevoir de lois.
Mettez un flic sous votre moteur.
N’admettez plus d’être immatriculés, fichés, opprimés, réquisitionnés, prêchés, recensés, traqués.
L’imagination prend le pouvoir.
Ne vous emmerdez plus : emmerdez les autres !
J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi.
Sous les pavés, il y a la plage.
Les murs ont des oreilles.
J’emmerde la société et elle me le rend bien.
Je décrète l’état de bonheur permanent.
Ne prenez plus l’ascenseur, prenez le pouvoir !
Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette.
Vous finirez tous par crever du confort.
L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste (ils ont bien dit les « tripes », moi j’aurais dit autre chose ! -NDRL).
Soyez réaliste, demandez l’impossible.
Etc., etc.
Mai 68 ? Ben voilà. Comme quelque chose de loupé, d’avorté. Mais ils auront au moins essayé, comme on dit ! La critique est aisée... Aujourd’hui, aucun risque, comme je le disais plus haut. Nous sommes tous chloroformés, endettés, pour espérer quoi que ce soit. Et c’est bien cela qui est triste : ne pas supporter l’autorité est une chose, mais il y a pire, qui est de voir le monde accepter n’importe quoi, ne pas se révolter, se coucher devant tout. Eh oui, je vieillis mais je ne change pas d’un iota, je reste avec mes idées...