Mes passions, mes photos, mes coups de gueule, mes billets, mes pamphlets, mes nouvelles, ...
Souvenirs d’un séjour à Paris.
Ou : Quand un plouc sort de son trou.
Ou : Prenez ça au dixième degré.
A nous la capitale ! Grand changement en perspective. Ne parlons pas de changement d’air, nous qui vivons dans un environnement préservé exempt de toute pollution. Nous avons décidé de « monter » à Paris pour visiter les principaux monuments, encore qu’il eût fallu parler d’un survol bien succinct, car on sait très bien qu’il en faut, du temps, pour visiter Paris.
A l’aventure. Sans guide, nous deux seulement, un plan à la main et une réservation dans un hôtel non loin de la gare de Lyon. Nous avions réservé par Internet, parce que, même si nous sommes des ploucs de l’arrière-pays, nous avons un ordinateur, môssieur. Seulement nous n’avons pas de carte bleue, alors pour réserver, à Paris… Mêmes les chèques, ils prennent pas.
Nous y étions passés dans notre jeunesse, à Paris, nous nous y étions même arrêtés un instant, aperçu la Tour Eiffel et l’Arc de Triomphe et même pris le métro, un jour, quelque part entre deux stations. C’est dire. Bref, Paris, nous savions le situer sur une carte.
Quand nous pensions à Paris, nous pensions, évidemment, « embouteillages monstres », « vie d’enfer », « pollution » et, bien sûr, « beaux quartiers », Champs Elysées, Tour Eiffel, Montmartre, Pigalle…
Je prends toujours ma voiture pour partir en vacances. Je préfère conduire, m’arrêter où je veux, mais pour Paris, pas question. J’ai trop peur de me perdre ou de me faire pousser par des parisiens pressés. A Montpellier, le TGV nous attend donc. Dans trois heures trente, nous serons à la gare de Lyon, diantre !
Ca fait du bien, ce calme dans la voiture toute capitonnée mais qui ne nous laisse pas davantage étendre les jambes que dans un avion. Et voilà qu’une maman arrive avec son gosse. Et voilà que le gosse n’a pas eu sa piqûre, son cachet pour dormir, son masque de chloroforme. Putain de gosse ! Je n’ai pas pu ouvrir mon livre, ni moi ni les voisins, même que les voisins ont fini par faire des réflexions désobligeantes, ah mais. Le gosse n’est pas descendu à Valence, non non, il allait aussi à Paris. Moi, des gosses comme ça, je fais comme pour les petits chats, je les noie dans un seau d’eau.
Arrivée à Paris. On ne s’en est pas aperçu. Enfin, je veux dire pour le paysage. Du TGV, de toute façon, comme on a des murs ou des buttes de chaque côté de la voie… On a vu un peu de neige, et puis des trains qui nous croisaient, et puis tout d’un coup la banlieue, enfin, des zones artisanales, quelques immeubles, et la gare. Paris. Nous y sommes !
Caméras, caméras. Aux coins des rues, aux entrées des immeubles, des hôtels, des parkings. Dans les couloirs du métro, les magasins. Et ces gens, pardon, ces robots, qui vont au travail ou qui en viennent, qui dorment ou font semblant, qui baissent en tout cas la tête et ferment les yeux, ou qui sont plongés dans un livre. Assis ou debout, jusqu’à la prochaine station. Et là, instinctivement, ils ferment leur livre, bondissent jusqu’à la porte de la rame et appuient sur l’ouverture. La porte s’ouvre, une horde descend, une autre s’engouffre.
« Même quand il est seul, il ne peut jamais être certain d’être réellement seul. Où qu’il se trouve, endormi ou éveillé, au travail ou au repos, au bain ou au lit, il peut être inspecté sans avertissement et sans savoir qu’on l’inspecte. »
(George Orwell, 1984.)
On a fait comme les parisiens, pour rire. Pas pour se ficher d’eux, simplement pour prendre le train en marche. On a couru dans les escaliers, emprunté les tapis roulants (les rapides) et marché dessus pour aller plus vite encore. On a failli ne pas dire pardon à la femme qu‘on a bousculée et on s’est bien gardé, évidemment, de saluer celles et ceux qui ont partagé avec nous le même ascenseur.
Les gens ont tous appris à baisser la tête,
A pencher, à plier, à rompre,
Leurs yeux ne regardent plus, leurs cerveaux ne pensent plus,
Ils foncent, ils dépensent, ils consomment,
Ils hurlent avec les loups, ils pestent, ils enragent,
Ils crèvent.
Paris. - Ce pourrait être Montpellier, ou Lyon, ou Marseille, je ne sais pas. Mais c’est Paris. C’était à voir, avec les yeux d’un touriste, mais y vivre, jamais ! Moi qui suis stressé à la campagne, imaginez… C’était à voir. J’ai plus été impressionné par la Tour Montparnasse que par les Champs Elysées, plus par le quartier de la Défense que par Barbès, plus par les Tuileries que par Pigalle. Normal. C’est comme Venise, on vous en met tellement dans la tête et plein les yeux, dans les revues, les journaux, la télé, que lorsque vous y allez de vous-même, vous êtes déçus.
La Tour Montparnasse. - La Tour infernale dans laquelle faudrait pas qu’y ait le feu ! On a payé plus de cent balles pour monter (je sais, je sais, on est en euros, mais moi ça me fait plaisir de faire la multiplication). On n’a quand même pas regretté. Malgré la brume, Paris s’est offert à nous. Magnifique. De là-haut, les gens sont petits !
Les Champs Elysées. - Bon, c’est à voir, d’accord. Belle avenue, beaux magasins. Le luxe. La tentation. C’est beau pour l’appareil photo mais pas pour le portefeuille. Puis on est allé manger un sandwich. Et on est allé faire pipi où il y avait marqué « WC publics – free » mais où la dame m’a couru après en lançant : « Missieu, missieu ! Vous donnez c’qui vous voulé ».
La Tour Eiffel. - Evidemment. Le Grand Echafaudage. Je rigole, je rigole. Elle est belle, surtout la nuit. Imposante elle aussi. Quelqu’un disait qu’elle était belle, mais se demandait qui l’avait mise là. Je ne dirai pas pareil, pour une fois. Elle a sa place ici, monstre d’acier qui nous dit : « C’est ici, Paris, la capitale de la France. »
Les Grands Boulevards. - J’ai aimé ces beaux immeubles, ces avenues rectilignes, mais ça manquait un peu de vie parce que c’était un dimanche après-midi. Pour une fois, j’aurais aimé que ça grouille, que des piétons se fassent renverser, les pin pon des ambulances et ceux de la police, les klaxons, respirer les gaz d’échappements, mais bon c’était un dimanche après-midi.
Montmartre. - Vue magnifique sur Paris et –enfin- quelques petites rues du vieux Paris, pavés et lampadaires. Photos, mais je n’ai pas tout vu de ce quartier. On se les gèle et on va manger une quiche lorraine. Avec un verre de vin à vingt cinq balles (ça fait quoi, en euros ?) et une serveuse qui, au moment du dessert, nous dit d’une voix douce et fluette qu’elle a rajouté un brin de chantilly (elle dit : « ma note personnelle »), tout ça parce que patron n’est pas là… Elle voulait sûrement un bon pourboire. En attendant, il a encore fallu payer avant de sortir pour aller pisser, même au resto.
Barbès. - Ca fait tout drôle de quitter un quartier riche, de plonger sous terre et de ressortir sur une autre planète. C’est tout le contraste de Paris. Ici, devant « Tati », on nous propose des montres et du parfum de marque. C’est nous qui avons l’impression d’être des martiens (j’aurais pu dire : nous avons l’impression d’être des étrangers, mais on va encore m’accuser d’être raciste, et je ne le suis pas, donc je répète, comme nous sommes sur une autre planète : nous avons l’impression d’être des martiens).
Place du Colonel Fabien. - Déception. Je m’attendais à voir un bel immeuble flanqué d’une faucille et d’un marteau de couleur rouge, je ne sais pas, moi ! Ou d’une belle plaque du genre : « Siège du P.C.F. ». Même pas une banderole de la C.G.T., ou un vendeur de l’Humanité, ou un militant chargé de pétitions à faire signer… Ensemble modeste (c’est peut-être fait exprès ?), à deux pas de Barbès et des quartiers populaires, tellement banal que j’ai pensé à prendre au premier plan la photo de la plaque « Place du Colonel Fabien » pour me souvenir que j’étais passé par là.
La mairie de Paris. - Bien sûr ! J’ai déboulé à la sortie du métro et ne l’ai pas vue tout de suite, à cause des palissades et des chantiers. Des chantiers, toujours et partout, comme à l’Arc de Triomphe, comme dans les rues, où encore, je ne sais plus. Bon : la mairie de Paris. Belle. Ils auraient pu aller mettre ailleurs la patinoire qui fait tourner les parisiens ce dimanche, qui a attiré les journaux et la télé, mais bon. Ils ont leur petit coin de sable au bord de la Seine, ils peuvent bien avoir leur bloc de glace devant la mairie. Et voilà que ces machins qui tournent, je ne sais pas comment ça s’appelle moi, ces trucs sur lesquels y a des affiches, me montrent, juste au moment où je vais prendre une photo : « Jacques a dit ». Sûrement une pièce de théâtre ! Ca pouvait pas mieux tomber, même si Jacques a laissé sa place à un autre
La Défense. - Il ne fallait pas partir de Paris sans être passé par la Défense. Impressionnant. Immeubles de verre et de plexiglas, immensités, tours qui ont la tête dans les nuages mais les pieds bien sur terre : un gardien ou un vigile à chaque coin d’immeuble, à chaque départ d’ascenseur, à chaque entrée.
Pigalle. - Oui, bon. On n’est pas entré dans les boutiques, on a juste traîné un œil sur les devantures, les objets, la lingerie, les gadgets, et les enseignes lumineuses. J’ai été plus impressionné par les petites rues chaudes de Toulon que par le quartier de Pigalle, mais peut-être n’y suis-je pas venu au bon moment. Juste aperçu, dans le recoin d’une porte, ce que ma copine a pris pour une prostituée mais qui en fait devait en être un. On n’est pas allé soulever le manteau de fourrure pour voir. Ca fait drôle, pour un plouc, de voir tout ça. Pour un parisien, peut-être pas. D’ailleurs, on a remarqué ce que les autres ne remarquaient pas : des mecs qui se tenaient par la main et qui s’embrassaient. On ferait ça ici, on serait fusillé sur le champ ! Ah, ils en ont, de la chance, de pouvoir vivre leur vie sans être regardés et jugés…
Bercy. - Rien à signaler, si ce n’est juste à côté, le ministère de l’économie et des finances, la Grande Tirelire. Avec en bas, l’accès par le bateau et en haut, l’accès par l’hélicoptère. C’est pas laid mais c’est vous qui payez. Rien à signaler.
Les stations de métro. - Surprise agréable : je les trouve propres. Certaines sont en chantier, d’autres se sont refait une jeunesse. Paris, c’est aussi le métro, évidemment. Des chanteurs, des mendiants, pas trop, juste ce qu’il faut (je sens que je vais me faire jeter) ! Je m’attendais à pire. Au vu du luxe qui nous est sans cesse mis sous les yeux, je croyais voir des hordes sauvages comme dans les films américains. Je ne me suis pas fait piquer mon portefeuille ni mon appareil photo. Je me suis même surpris à sauter moi-même par-dessus la barrière (mais c’est parce que mon ticket s’était démagnétisé !).
La Pyramide du Louvre. - Magnifique. Belle pyramide de verre qui ne détonne pas dans le paysage grandiose. Monumental. On se sent là tout petit. On n’a pas le temps de tout visiter,
on court jusqu’aux Tuileries, dans les jardins, puis on va se réchauffer avec un capuccino parce qu’il caille.
Quartier du Marais. - A la recherche d’une pellicule photo, je suis entré dans un bureau de Tabacs et ai été accueilli par un gentil toutou qui a bondi de derrière le comptoir et failli me croquer la moitié de moi-même. Du coup, ce bel accueil m’ayant refroidi, je suis ressorti pour aller chercher ma pellicule ailleurs, dans un petit magasin de photo où m’a reçu un homme qui n’avait pas l’accent de Paris. Je le lui ai fait remarquer et il a répondu : « Vous êtes du midi ? Moi je suis originaire de Lodève ». Le monde est petit, même à Paris… Nous avons discuté cinq minutes et nous nous sommes quittés, après qu’il m’ait quand même refilé une pellicule à la limite de la péremption.
Nous sommes tombés par hasard sur le musée à la mémoire des victimes des camps d’internement qui avait été inauguré quelques jours avant par des gens qui, comme le disait je ne sais plus qui, se connaissent et ne se massacrent pas au détriment de gens qui se massacrent mais qui ne se connaissent pas... Quelles que soient les raisons, quels que soient les peuples, quelles que soient les cultures, quels que soient les a priori, on se trouve gêné d’être là, comme si nous y étions un peu pour quelque chose. Silence et recueillement. Quand on passe là, on est tous juifs, arabes, noirs, handicapés et communistes.
Les grands journaux. « Le Monde ». Et la maison de la radio. Là, dans le hall, les parisiens se bousculent pour prendre en photo... je ne sais pas qui. Je ne connais pas, j’ai honte ! Il y a un photographe de l’ « Equipe » qui déboule, c’est donc que ce soit être un sportif, ou un dirigeant d’un club ; c’est donc pour ça que je ne connais pas.
Place d’Italie, un soir.- On veut se faire un petit resto. On a failli se faire le serveur. Mais alors. Jamais vu ça, moi ! D’abord, on était assis sur une table où dès qu’on bougeait le petit doigt l’assiette touchait le verre qui touchait le plat qui touchait le verre d’en face… A droite, du monde. A gauche, du monde. Avec un serveur qui ne pouvait même pas passer entre les chaises mais ne se gênait pas pour taper sur l’épaule, demandant au voisin de faire passer le plat… Et du monde qui rentrait, toujours… Mumu m’a dit : « Tu vas voir qu’il va venir nous demander de changer de table ». J’y croyais pas. Mais à Paris, la réalité dépasse la fiction : voilà qu’il se pointe alors que nous en avons encore plein la bouche et nous demande de bouger ! Je lui lâche : « J’ai fait pas mal de restos mais c’est bien la première fois qu’on me demande de laisser ma place… » Je reste courtois, alors on nous offre un verre de liqueur à la fin. On l’a pas bu.
Conclusion. - On ne regrette pas. Il fallait voir Paris. L’année prochaine, on va sûrement retourner dans une auberge savoyarde. Nous avons dépensé plus de mille euros en restauration, hôtel, et moyens de locomotion. On ne compte pas les faux frais, et l’on comprend pourquoi les gens préfèrent aller passer une semaine au Maroc. On n’est pas entré au Moulin Rouge, aux Folies Bergères, ni passé la soirée sur un bateau-mouche, on a juste fait le minimum, et on a juste joué au loto (on a perdu).
A l’hôtel, pourtant classé trois étoiles, les draps n’ont pas été changés. Le tarif des petits déjeuners nous a paru assez élevé (13 euros !).Le chauffage a fait également défaut. Et l’accueil laissait à désirer : alors que nous demandions quelques renseignements, la personne nous a carrément laissé tomber pour répondre à d’autres clients.
C’était à voir. Je regrette (mais ce n’était peut-être pas de saison) de n’avoir pas vu de manifestations, d’affrontements avec les CRS, d’embouteillages monstres, d’alertes à la bombe, que sais-je, moi. Nous regrettons le froid vif (mais là, personne n’y était pour rien !). Mis à part tout cela, nous sommes contents d’avoir enfin pu voir Paris de nos yeux de ploucs sortis du fin fond de la France.
Le retour sur Montpellier fut à l’image de celui de d’aller : une gamine s’est installée au fond du wagon et a joué aux cartes avec fracas, criant à la façon d’une langoustine à la vue d’une casserole. Fin du chapitre.